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Humour Actualités Citations et Images

Il y a 79 ans, le pogrom de Constantine (5 aout 1934). Extrait du Livre Les Enfants d'Yishmaël relatant les événements.

5 Août 2013 , Rédigé par Pat Publié dans #judaisme

Il y a 79 ans, le pogrom de Constantine. Extrait du Livre Les Enfants d'Yishmaël relatant les événements

Il y a 79 ans, le pogrom de Constantine. Extrait du Livre Les Enfants d'Yishmaël relatant les événements

Il y a 79 ans, le pogrom de Constantine. Extrait du Livre Les Enfants d'Yishmaël relatant les événements

Les « émeutes » du 5 août 1934 à Constantine

Les ingrédients du conflit arabo-juif que nous avons évoqués au Levant existent également dans la colonie algérienne. De vives tensions, loin d’avoir pour seule origine le conflit proche-oriental naissant, atteignent leur paroxysme dans le constantinois où des émeutes anti-juives sanglantes perpétrées par une fraction de la population musulmane éclatent en août 1934. Outre quelques témoignages familiaux, nous bénéficions ici d’un travail historiographique entrepris récemment par l’historien français Robert Attal, lui-même rescapé du pogrom, qui a puisé dans un grand nombre d’archives administratives et de la presse . Ce témoignage est d’autant plus exceptionnel que cet événement du pogrom de Constantine est totalement négligé par la plupart des historiens du judaïsme français .

Tout débute par des rumeurs le vendredi 3 août 1934 au soir, près de la mosquée Sidi Lakhdar dans le centre de Constantine, lorsqu’un Juif, Eliahu Khalifa, voisin de l’établissement religieux rentrant sans doute ivre chez lui, aurait fait preuve d’un comportement inconvenant envers des musulmans effectuant leurs ablutions. Il aurait, dit-on, uriné contre le mur de la mosquée ; d’autres prétendent qu’il aurait professé des propos injurieux envers le Prophète. Des réactions violentes immédiates se déroulent alors aux alentours : des musulmans commencent à jeter des pierres contre l’habitation dudit Khalifa ainsi que sur d’autres immeubles habités par des Juifs. La rumeur se propageant, des centaines de manifestants arabes affluent en direction de la rue de France et de la rue Nationale ; tandis que des coups de feu sont tirés par des jeunes de la communauté juive, des magasins appartenant à des Juifs commencent à être attaqués… L’ordre est néanmoins rapidement rétabli. Le lendemain, une médiation est amorcée entre le Cheikh Abdlehamid Ben Badis, qui dirige l’association des Oulémas, et le président du Consistoire de Constantine Henri Lelouche. Ils s’engagent à faire retomber la tension et parcourent, ensemble, les quartiers juif et musulman afin de calmer les esprits. La journée du 4 août semble bien tranquille. Mais les Juifs ont peur, à l’image de ce que ressent rétroactivement Fortunée Zerbib, née Cohen-Tannoudji : « le Shabbath qui a suivi, les hommes sont allés à la synagogue et les femmes sont restées calfeutrées dans les maisons » . L’enquête montrera que certains groupes belliqueux profiteront de ce répit pour s’organiser en vue des actions violentes du lendemain. Pressentant la reprise des troubles, les autorités dépêchent des tirailleurs dans le quartier juif, mais en prenant soin de ne pas leur fournir de munitions. C’est ce que confirment les témoignages familiaux : « on y croisait les tirailleurs sénégalais qui gardaient le Ghetto. On ne pouvait parler avec eux ni en français ni en arabe. Par contre, le reste de la ville n’était pas protégé, en particulier les magasins des Juifs. »

Vers 9 heures du matin, le dimanche 5 août, des centaines de manifestants affluent à l’entrée de la ville aux Pins de Mansourah pour assister à un rassemblement dirigé par Abdlehamid Ben Badis et le docteur Mohamed Salah Ben Djelloul. Si, ce matin-là, il ne s’était agi que d’une révolte spontanée, pourquoi un tel rassemblement ? Il va s’agir en ré alité de préparer un périple vers la ville pour y agresser la communauté juive. Certains musulmans s’inquiètent de la tournure des événements et vont prévenir du danger leur entourage juif. C’est le cas de cet ami musulman qui préviendra la famille Cohen-Tanoudji : Fortunée se souvient en effet que « le dimanche matin, Benjamin et Mardochée sont allés à la synagogue à 5 heures 30 ; en descendant dans la ville, un ami arabe leur dit : « Maître Tenoudji, je vous conseille de rentrer chez vous ; cela ne va pas très bien ; je crains qu’il se trame des mauvaises choses contre vous ! » » Certains, se préparant au pire, se barricadent dans leur appartement. Des jeunes de la communauté juive organisent un système d’autodéfense armée autour du Ghetto ; chez les Cohen-Tanoudji, aussi : « je me suis procurée des seringues, car j’étais infirmière et nous les avons remplies de vitriol acheté chez le bijoutier ; nous avions envisagé d’asperger les assaillants à travers les persiennes » .

A 10 heures, une rumeur, sans doute provocatrice, se propage selon laquelle le docteur Ben Djelloul aurait été assassiné par « les Juifs » . Malgré les démentis, tout bascule à partir de ce moment-là. Les émeutiers, munis de gourdins et de couteaux, déferlent en direction du centre-ville. Place de la Brèche, des militaires s’interposent pour les repousser. Les insurgés s’aperçoivent qu’en lançant des pierres sur les tirailleurs sénégalais, ces derniers, non pourvus de munitions, se protègent en leur renvoyant ces mêmes projectiles. Les pogromistes envahissent dès lors les rues « mixtes » mal protégées par l’armée. « Le Ghetto a finalement été protégé par les tirailleurs, mais le reste de la ville a été mis à feu et à sang » . Pendant plusieurs heures du 5 août, ces artères vont être saccagées par des bandes de pillards organisés. La rue Nationale est en particulier visée car parsemée de nombreux comptoirs de textile et boutiques tenus par des Juifs. Les fratries Cohen-Tanoudji sont directement concernées car les magasins d’Abraham, d’Ephraïm, de Félix, de Gabriel, de Mardochée et de Ra’hmim sont tous situés le long de cet axe principal du centre-ville. Un récit neutre de la presse évoque ainsi les débuts de l’émeute se transformant en saccage généralisé : « Sur tous les points de la ville, l’émeute faisait rage. Rue Nationale, tous les magasins israélites avaient été saccagés. Vers 11 heures, chez M. Rahmim Cohen-Tenoudji, dont la firme est située 27 Rue Nationale, le feu fut allumé par les émeutiers. Il trouvait un aliment facile dans les coupons de tissus. Avec rapidité, le sinistre se propageait. Le magasin s’enflammait, puis l’incendie gagnait le premier et le deuxième étage. Les pompiers avaient été aussitôt alertés. [...] L’intensité décroissait. Mais il ne restait plus que des décombres. La plus naturelle des paniques s’était emparée des locataires des immeubles voisins, dont beaucoup eurent toute la peine du monde à échapper au cercle du feu. Du haut en bas de la rue Nationale, pas un magasin n’avait été épargné par les émeutiers. C’était partout la même méthode, la même violence. Dans l’air, montaient des « you-you » frénétiques [...] » . Soixante dix ans plus tard, Fortunée Zerbib confirme a posteriori dans son témoignage les implications familiales du pogrom : « Les magasins, en particulier nos boutiques de la Rue Nationale, ont été incendiés. Mon père, vendeur d’appareils électriques, a tout perdu. Les émeutiers ont ouvert le rideau du magasin, ils sont entrés, ont tout cassé, histoire de se défouler. Tous les magasins juifs ont été pillés » .

En plus de ces pillages systématiques, des chasses à l’homme se produisent. Les attaques se déroulent d’abord contre des passants isolés, que les émeutiers battent et frappent à coups de bâton. Mais très vite, l’intention de tuer prime. Plusieurs Juifs sont tués dans leur boutique, comme l’horloger Moïse Bentata, le fils de Jacob et Rosa, née Cohen-Tanoudji, égorgé et mutilé dans son échoppe . Il s’agit bien ici d’y traquer le Juif, seulement le Juif, puisque les automobilistes européens traversent impunément les rangs des assaillants avec leurs voitures recouvertes d’étoffes de tissus volés en guise de « laisser passer ». Des témoins remarquent l’attitude complaisante de certains passants européens devant la déprédation systématique des magasins juifs. Circonstance aggravante, le jeune Albert Halimi, poursuivi par une meute qui voulait le lyncher en plein quartier français, ne reçoit aucune aide. La famille Elbeze, attaquée à El Kantara, n’a pas trouvé la moindre assistance auprès de ses voisins européens ; les policiers qui la délivrent à 15 heures sont accueillis par des insultes. Les Halimi et les Dadoun, liés par alliance à la famille Cohen-Tanoudji, sont massacrées dans leurs maisons à coups de couteaux . L’émeute reste ainsi maîtresse de la rue jusqu’au milieu de l’après midi ; c’est à dire pendant de très longues heures avant que les autorités ne réagissent. Vers 16 heures, un bataillon de tirailleurs reçoit en définitive des cartouches après disposition du général de division Kieffer et du député-maire Morinaud rentré précipitamment en ville. Ordre est alors donné de faire usage des armes après sommations traduites en arabe. Au bout de deux heures d’efforts, les militaires mettent fin au pogrom et rétablissent le calme. Mais la police et l’armée seront intervenues trop tardivement pour arrêter le carnage qui se solde par 27 morts : 25 Juifs, dont 14 hommes, 6 femmes et 5 enfants ; 2 Arabes ; près de 50 blessés et 200 boutiques et magasins juifs saccagés ou incendiés . Démontrant son caractère prémédité, l’émeute ne se produit pas exclusivement à Constantine mais aussi dans tous les villages ou petites villes aux alentours (pourtant parfois à plus de cent kilomètres de là) où des Juifs résident : Aïn Baïda, Bizot, Mamma-Plaisance, Jemmapes, Kroubs, Kenchala et même Bougie. Ainsi, pour compléter notre illustration, la vieille maison mauresque des Tenoudji-Cohen installés à Aïn Baïda est-elle saccagée durant les émeutes , durant lesquelles une dizaine de blessés sont à déplorer et plusieurs dizaines de magasins sont pillés .

Les interrogations autour du pogrom, ses conséquences

Suite à ces violences d’un jour, un boycott économique contre les commerçants Juifs va s’exercer pendant de nombreux mois. Ainsi, longtemps après les émeutes, les Juifs constantinois continuent-ils à subir diverses humiliations et conditions de vie parfois désastreuses. « Mon père Mardochée a fait faillite. Les clients arabes n’ont pas payé leurs traites. De plus, un boycott a suivi et a duré de longs mois ». Certains, comme Abraham Cohen-Tannoudji et son épouse Sarah, ont aussi perdu leur logement : « mon oncle Abraham a perdu son appartement rue Sidi Lakhdar, totalement incendié. Il a logé ensuite dans une cave rue de France où on ne voyait pas la lumière du jour ». La typhoïde, des conditions de vie pénibles, expliquent sans doute l’origine des décès de leurs trois filles, Marlène (deux ans), Elisabeth et Elvire (jumelles âgées de six mois). Avec leur fils ainé Claude, ils décident finalement de quitter Constantine pour Alger, où la solidarité familiale leur offre une opportunité : Abraham devient agent comptable chez « Isly Films », entreprise de salles de cinéma de ses cousins germains, Edmond, Gaston et Robert Tenoudji. Egalement ruinés, Yasmina, née Cohen-Tenoudji, et Salomon Zarka s’installent avec leurs enfants en métropole. A Aïn Baïda, on recense trois cent quatorze départs, consécutifs aux émeutes et au rigoureux boycott économique ; ainsi, la famille Tenoudji-Cohen quitte-t-elle Aïn Baïda d’abord pour Bône, puis pour Tébessa.

Au regard de ces événements, nous sommes obligés de nous interroger sur les véritables motivations des émeutiers musulmans, sur l’attitude de l’administration et des populations européennes. S’agissait-il d’abord d’une simple importation et première retombée maghrébine du conflit naissant au Proche-Orient ? On peut largement en douter. Il y a bien, certes, un dirigeant français israélite, Sylvain Lévi, président de l’Alliance Israélite Universelle, pour accabler les Juifs de Constantine d’accointances avec le mouvement sioniste. Si de la sympathie est largement partagée au sein de la communauté pour l’idée d’un foyer national juif en Palestine, la pénétration du sionisme militant s’avère, elle, bien marginale. Les principales organisations juives constantinoises réfutent d’ailleurs cette accusation comme cause de la vindicte arabe, et parlent d’agression « contre la France » ; elles réitèrent leur attachement indéfectible à la République, le sacrifice de leurs fils lors de la Grande Guerre ; elles en appellent aussi à la « symbiose » entre population arabo-musulmane et juive. Nombre de familles juives adoptent cette thèse, ou, du moins, tentent d’oblitérer cet événement des mémoires : « cela a certes marqué nos mémoires mais nous avons vite cessé de ressasser cela. Mais les Juifs qui sont nés un 5 août ont cherché à changer de date de naissance » ; d’autres sources expriment le même malaise : « on n’en parlait pas beaucoup dans la famille ; c’est vite devenu tabou » .

S’ajoutant aux lointaines tensions proche-orientales et à ses effets induits dans l’ensemble du monde arabe, des aspects spécifiquement endogènes alimentent en réalité les émeutes : la crise agricole qui perdure depuis le début des années 1920 et l’exode rural des Arabes et des Kabyles qui s’amorce, se font sentir dans les faubourgs des villes ; les remous nationalistes entraînés par le Cheikh Ben Badis, le docteur Ben Djelloul et Messali al-Hadj, déjà réprimés par le régime colonial, commencent à reprendre de la vigueur. Mais alors pourquoi cette violence exclusivement dirigée contre les Juifs alors que la population colonisée possède, a priori, bien plus de griefs envers le système colonial ? La population juive était-elle si enviable que cela ? Nous avons souligné, dans la troisième partie de cet ouvrage, combien la très grande majorité des Juifs de la ville vivaient dans des conditions de vie modestes, malgré leur émancipation. Les commerçants puissants économiquement représentaient au maximum quelques dizaines de familles, dont les Cohen-Tanoudji. Les pratiques commerciales de quelques uns, certes parfois critiquables, auraient-elles pu justifier l’injustifiable ? Avec leur schéma réduisant toutes violences aux conséquences du couple dominé - dominant, les communistes en viennent presque à légitimer les brutalités meurtrières : la direction du P.C.F. ne déclare-t-elle pas que « les émeutes auxquelles des milliers de fellahs avaient pris part semblaient confirmer l’imminence de la révolution agraire coloniale. La minorité juive est une minorité politiquement privilégiée par rapport à la population arabo-kabyle, et sa couche supérieure joue dans le système d’oppression économique de l’impérialisme français le rôle de bourgeoisie compradore » ? De même, dans un tract de septembre 1934, les communistes contestent le caractère antisémite du pogrom : « le 5 août à Constantine, ce n’est pas contre les travailleurs juifs mais contre l’impérialisme et ses vautours que les opprimés arabes se sont révoltés » .

Les dirigeants juifs de Constantine trouvent des causes essentiellement exogènes à l’émeute : les émeutiers auraient été encouragés par l’idéologie de l’extrême droite fasciste et pronazie. En effet, nous sommes plus d’un an après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne et près de six mois se sont écoulés après le coup de force des ligueurs du 6 février 1934 à Paris. Qui plus est, comme nous l’avons largement évoqué dans la troisième partie de cet essai, la population européenne coloniale avait été largement perméable aux idées anti-juives. Une utilisation fréquente par les Européens antisémites des fractions arabes les plus primaires comme plèbe armée contre les Juifs était aussi devenue une pratique courante. Ainsi, un journal européen extrémiste, L’Eclair, distribué gratuitement dans la vieille ville arabe, professait-il avant même le pogrom des propos exterminateurs : « le mal vient du Juif, c’est le Juif qu’il faut abattre ». Les mouvements fascisants en Algérie trouvèrent dans le pogrom un exutoire à leur haine antijuive, longtemps contenue dans les limites de la rhétorique ; ils étaient trop « civilisés » pour passer à l’acte ! Certains avaient peut-être aussi aidé à la manœuvre, accomplissant ainsi le pogrom dont certains pouvaient rêver. Nous pouvons de toute façon soupçonner certaines complicités, car, comment expliquer ces étoffes soigneusement posées sur les voitures des Européens comme attestation d’un sauf-conduit ? Souvenons-nous également qu’en 1890, déjà, la frange antisémite des colons percevait les Juifs émancipés par le décret Crémieux comme l’obstacle principal à la « bonne » colonisation de l’Algérie. Souffler sur les braises de la haine de certains Arabes envers les Juifs pouvait donc apparaître bien commode pour ces admirateurs de Mussolini et d’Hitler. Un colon adepte du national-socialisme, Henri Lautier, directeur du journal L’Éclair ne déclare-t-il pas qu’« entre soixante mille Juifs inassimilables, Français par l’ignominie du décret Crémieux, et six millions d’indigènes dévoués, l’heure est venue de faire son choix. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, ça va recommencer » ?

Une cause de ce pogrom n’est-elle pas aussi le vieux mépris issu de la dhimmitude qu’expriment certains musulmans ? Les stéréotypes du Juif usurier et arrogant, fort de son nouveau statut de citoyen français, finissent par incarner un des aspects les plus méprisables pour la population arabo-berbère colonisée. Car, si le 5 août 1934, il ne s’était agi que d’une émeute spontanée, informelle, à la suite d’un événement impromptu, pourquoi cette obstination contre la communauté juive, pourquoi son aspect violent généralisé à cent kilomètres à la ronde, pourquoi cette guerre économique qui succède à l’émeute ? Que penser en effet du boycott rigoureux exercé pendant plus de six mois contre les seuls Juifs, sinon qu’il présuppose un embrigadement de la population arabo-berbère ? Que penser des incidents du 1er février 1935, quand des émeutiers musulmans provoquent à Sétif un début de pogrom au nom de « Vive Ben Djelloul ! Vive Hitler ! » ? Ainsi, tout semble prouver un encadrement de la population préalablement sermonnée, conditionnée tant par une identification fiévreuse à un islam extrémiste que par des idéologies exogènes, dont le mépris, le racisme, la motivation économique, l’envie, ne sont pas absents.

De plus, il semble que par cette journée du 5 août, les émeutiers arabo-musulmans aient voulu, par Juifs interposés et assassinés, lancer un avertissement à l’administration coloniale. Il était moins périlleux de signaler aux autorités le mal-être colonial en égorgeant des Juifs plutôt que des Européens. Cette lâcheté se veut même auto-compassionnelle : « l’exaspération dont ont été victimes nos frères israélites a été provoquée par quelque chose, c’est le désespoir » affirment alors certains leaders musulmans . Ainsi les Juifs de Constantine avaient-ils servi de bouc émissaire bien commode. Pourtant, si ces responsables musulmans avaient voulu influencer l’administration coloniale et le pouvoir de la métropole en lâchant sur les quartiers juifs une piétaille fanatisée, ils allaient vite s’apercevoir que les résultats paraissent bien maigres : le docteur Ben Djelloul perd de sa crédibilité auprès de l’administration ; il a permis au trouble de remplir l’espace public, au crime de s’associer à son nom. Le paternalisme colonial méprisant reprend vite de la vigueur : comment octroyer des droits civiques à une masse d’indigènes « fanatiques », à des « hordes » qui se conduisent comme des « brutes » ? Peu de temps après les violences, quelques-uns de leurs « bons amis » diront mielleusement : « les musulmans sont encore des sauvages ! » Avec ce prétexte inespéré, les réformes seront retardées sine die. Dix ans plus tard, en mai 1945, mais surtout vingt ans après les faits, en novembre 1954, les Arabo-berbères s’en prendront cette fois au pouvoir colonial.

L’administration française aurait-elle alors failli ? Aurait-elle même joué avec le feu ? Malgré les propos hypocrites du Préfet de Constantine, « n’ayez pas peur, le nécessaire sera fait » , comment expliquer la passivité manifeste des autorités qui répriment si tardivement les émeutiers ? Dépassant la thèse d’un pogrom « anti-français », certains témoins familiaux ont bien ressenti la lâcheté, munichoise avant l’heure, de l’administration coloniale : « nous avons ressenti la trahison de la France ; les Français ont laissé faire. Beaucoup s’en sont réjouis ! » Déjà dans le passé, la hiérarchie militaire française avait été bien permissive face aux agissements antisémites lorsqu’elle laissait épisodiquement quelques colons ou tirailleurs indigènes s’en prendre aux quartiers juifs ; les autorités civiles étaient également parfois bien défaillantes face à ces mêmes agissements. Une fois n’est pas coutume, dans d’autres circonstances, ces mêmes autorités avaient su être fermes : le 31 juillet 1934, les forces de l’ordre de Constantine prirent le temps cette fois de disperser par la force une manifestation de quelques centaines de militants socialistes qui entendaient commémorer le vingtième anniversaire de l’assassinat de Jean Jaurès... En réalité, l’administration coloniale était largement bloquée, coincée d’un côté par la pression d’une opinion arabo-musulmane qui souhaitait s’autoémanciper, empêchée de l’autre par les tenants de la colonisation hostiles à toute réforme. Si les autorités avaient voulu obtenir le soutien des éléments démocratiques des populations musulmane et européenne au lieu de laisser la haine corrompre une partie du peuple, la violence démagogue aurait pu être circonscrite. Ainsi, le pogrom du 5 août 1934 a semble-t-il opéré la diversion souhaitée… Qui plus est, aggravant ainsi sa lâcheté et son mépris colonial, l’administration française en Algérie établira pendant longtemps (selon le rapport Vigouroux) la responsabilité dans le déclenchement du pogrom aux seules victimes, à savoir les Juifs, « coupables » de s’être comportés en « usuriers » plein d’« arrogance » envers les populations musulmanes…

Pour clore ce dossier, il est aussi essentiel d’évoquer les nombreux témoignages ou actes de fraternité, de solidarité, voire de sauvetage, provenant tant des populations européennes que musulmanes. Des voisins ou des inconnus arabes ont sauvé de nombreux Juifs lors des émeutes ; des voisins européens aussi. L’historien Robert Attal doit sa propre survie à un fellah de Bizot, un certain Serradj Abdallah . Souvenons-nous également de la prévenance du médecin arabe alertant tôt le matin du 5 août Benjamin et Mardochée Cohen-Tannoudji de l’imminence du danger. Après l’événement, des organisations comme la L.I.C.A. (Ligue Internationale Contre l’Antisémitisme, fondée à l’origine pour dénoncer les pogroms en Russie et venir en aide aux populations victimes) militeront pour que soient établies clairement les responsabilités du drame. L’organisation humaniste proposera aussi que le décret Crémieux soit appliqué également aux musulmans.

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